Hauts Plateaux
Daunik Lazro l Carlos Alves "Zingaro"

track listing
Gravir la montagne (15:18) l Aires (14:48) l Ninhos da àguia (9:40) l Flèches vers le soleil (15:55)

personnel
Daunik Lazro alto & baritone saxophones
Carlos Alves “Zingaro” violin & electronics

Recorded live by Dany Cheruelle on February 17th, 1995
at Cité de la Musique, Marseilles.

texte de pochette
liner notes
chroniques
reviews

texte de pochette  

Où aller ? Finalement peu importe... Faux enjeu... Partir, voilà, partir... y aller ! Condition préalable, sine qua non, sinon rien ne se passe, n'arrive, n'advient. Se mettre en route, en mouvement, pour que ça (se) passe, précisément. Alors, à peine engagé sur le chemin, surgit, massive, la question, la seule valable : comment y aller ? Ça, c'est une autre histoire, la vraie grande affaire. Deux écoles. Deux façons de marcher.
Pas à pas. Petits. Prudents. Précis. Comptés. Construire, bâtir, stop. Faire le point. Réviser. Gommer. Refaire ses plans. Puis se remettre en route. A chaque fois domestiquer l'espace, toujours un peu plus, le quadriller, le discipliner, en carte d'état-major... Le faire sien. En parcelles. Propres. Nettes... Elever des statues, des églises, des murs d'enceinte, des forteresses, des monuments, des cimetières... Construire, bâtir... Planter son drapeau... S'étendre... S'installer... Faire œuvre.
Ou alors, fuir. A grandes foulées souples en bottes à semelles de vent de sept lieues... En quête d'horizons. Pas de mise au point. Sauf à l'infini. Ne pas s'assurer. Partir. D'un trait. D'un geste. Continu, fluide, d'un seul et même mouvement. Poursuivre sa ligne – d'horizon, de fuite, de vie. Des lignes. Droites, tendues, lancées. Cassées, brisées — précipice, nids d'aigles. Amoureuses, enlacées... A l'avant-garde de soi-même, toujours dans le pas à venir... Ne pas revenir... Ne pas réviser. Ne pas retoucher. Continuer. Fuir, non pas pour se perdre et s'oublier.. Mais pour s'oublier et retrouver... Quoi ? L'Eternité, la mer, le soleil...
Devenir, en somme, l'espace que l'on parcourt plutôt que le conquérir... Ne pas s'abstraire pour dominer... Au contraire. Epouser les méandres, les reliefs, les dénivelés et accidents des sols et textures que l'on explore... Devenir l'espace, devenir le temps, devenir mouvement... Devenir matière. Brute. Flux moléculaire.
Deux écoles donc. La première en bonne place dans les livres d'histoire qu'elle a inventés. L'autre, anonyme, par nature.
Et c'est chaque fois la même chose, lorsqu'ils décident, ensemble, d'explorer leurs propriétés, Daunik Lazro et Carlos Zingaro passent immanquablement par ce constat préalable de leur fondamentale dépossession. Nus, vides, désaffectés — rien d'autre ne leur appartient en propre que leur trajet, cette errance orientée; la grâce spontanée du geste qui les mène toujours plus loin d'eux-mêmes, pures flèches vers le soleil. Nomades, simplement parce qu'ils n'ont pas où se poser, simplement parce qu'à s'obstiner à creuser le mystère de l’instant, à en dilater la syncope essentielle aux dimensions d'un monde à l'expansion infinie, ils redécouvrent sans cesse l'espace intime de leur inscription, les steppes immenses des hauts plateaux, balayées par le vent — ce Vide, qui les remet inlassablement en route en s'inventant au fur et à mesure qu'il accueille et efface leurs empreintes, ces lettres anonymes, paraphe éphémère de leur passage au monde...

Stéphane Ollivier


liner notes

Two players. Two instruments. Should be an easy-to-hear equation. But this music grows exponentially, and rather elusively, as it strives for Haut Plateaux. Each new cluster of sounds from saxophone and violin finds a common foothold for a brief spell, as if to catch its breath, then presses onward and upward to where the atmosphere thins and the familiar becomes something strange, unexpected, transformed.
Seasoned composer-improvisers Daunik Lazro and Carlos “Zingaro” sustain a protean momentum while scaling the altitudinal extremes, from Gravir la montagne to driving Flèches vers le soleil. Not unlike the uncanny horn-string duets of papa Joe and son Mat Maneri, Lazro and “Zingaro” interweave the timbre of their instruments with a facility that sometimes renders them indistinguishable from one another. This may prompt finicky listeners to beg for a visual aid, a simple latchkey to at least unlock the sources of the sounds. But the only way into this rarefied aural space is with open ears and focus full-on. After all, avant-garde music is supposed to engross by the very act of knocking the listener off guard. But repeated earfuls also yield the kind of vivid experience aficionados tend to demand. Of course, these players clearly understand such fundamental tenets of the improvised modus.
A native of Chantilly, France, Daunik Lazro first developed his voice as a free-bop saxist with Saheb Sarbib in the early '70s. By the next decade he was investigating less idiomatic forms of musicmaking with masters like George Lewis and Irene Schweizer, and in the mid-'80s founded a trio with “Zingaro” and bassist Jean Bolcato. In recent years he has worked extensively with some of the most inventive instrumentalists from both sides of the Atlantic, including Joe McPhee, Dennis Charles, Paul Rogers, and the incomparable Evan Parker.
Carlos “Zingaro” has been integrating the discipline of his early classical studies at the Lisbon Music Conservatory into sundry, adventuresome combos since the late '60s. From 1975, he has been at the forefront of new-music exploration, collaborating with the likes of Derek Bailey, Peter Kowald, Barre Phillips, Evan Parker, and Ned Rothenberg. He played with first-generation AACM alums Anthony Braxton and Roscoe Mitchell at Woodstock's renowned Creative Music Foundation in 1979, and has been involved in award-winning theatre, film, and dance projects over the past two decades.
Given the dynamic range of the duo's collective resume, it's no surprise that Haut Plateaux resonates with a vibrancy of the topmost order. Zingaro's endlessly morphing strings – sounding like a circular-breathing horn on Aires, a phantasmic orchestra (via interactive software) on Flèches vers le soleil – slice through Lazro's often oblique but muscular thicket with the force of a lightning bolt bursting from a clear, sunny sky; as if music performed at such heights communes with the gods themselves.

Sam Prestianni


chroniques

La rencontre entre le saxophoniste Daunik Lazro et le violoniste Carlos Zingaro est magnifique. Elle a eu lieu au Grim, à Marseille en 1995. On y découvre quatre improvisations des hauts plateaux, où introduit par un Gravir la montagne, on se sent d'office emporté par le monde créé, une sorte de mont imaginaire où là musique remplacerait le visuel, le sensitif, encore que l'energie sonore soit aussi matérielle et qu’elle peut parfois vous toucher sensitivement. Comme avec Doneda, ces gens-là sont les nouveaux aventuriers du monde moderne. Leurs musiques, leurs gestes les entraînent dans un autre espace, ils se perdent, ils communient avec leur instrument, rentrent dans une sorte de transe qui les mènent toujours à essayer, tenter, agir par le son, donner vie à la pensée inconsciente qui se cache en nous, prendre conscience de ce qui est intuitif et le matérialiser. Si la trace audio vient témoigner de cet instant de musique, seule les personnes ayant assisté à leur prestation ont pu découvrir cette dimension sonore que Lazro et Zingaro ont mis en place dans leur rencontre.
Le point fort de ces improvisations, c'est la manière dont les deux nusiciens construisent leur édifice, pas à pas, s’immobilisent pour un temps, un court instant d’éternité. Tout se mélange, tout se rencontre, la contradiction, l'échange, l'écoute. le combat, l'union ; tout arrive, tout peut encore arriver, dans cet espace sonore ; juste une chose compte: se sentir son et ne faire qu’un avec cette matière, avec le geste qui l’accompagne et qui le détermine.
Si l'un est audidacte et l'autre non, la musique improvisée les réunit sans aucun jugement technique, ni esthétique, chacun devient l'égal de l'autre et offre une parrtie de lui-même. L’auditeur n'a qu'une chose à faire : écouter.
Julien Ottavi l Fœtus l Juin 1999


Ces musiques que l'on n'ose plus espérer, le label Potlatch s'efforce de les "fixer", pour mieux les jeter noblement au vent et les laisser courir autour de la Terre.
C'étaient de très grands vents sur foutes faces de ce monde...
Topographie (à l'instar de cette carte a l'échelle 1/1, inventée par Borges pour recouvrir une contrée imaginaire) des mirages et miracles aérophoniques, le disque de Laz - Zinga - Ro est habite, et l'illustration "géologique" de la pochette l’évoque aussi, par une conscience "texturologique" – comme dirait cet aimable gredin de Dubuffet – très prégnante.
... qui n 'avaient d'aire ni de gîte, qui n’avaient garde ni mesure...
Filons de sève minérale que Daunik, d'abord accroupi, en extension ensuite, capte et remonte, baryton excavateur; drapeaux de prière lus et battus par les brises, bourrasques de Carlos.
... flairant la pourpre, le cilice, flairant l'ivoire et le tesson, flairant le monde entier des choses...
Froissements tectoniques sous l'horizon bruissant, les "electronics" couples au violon de Zingaro inventent landes et vallées, eaux virtuoses qui rejoignent les élancements et les fulgurances de l'alto de Lazro, flèches et flammèches. L'élégance de cette dérive psycho-acoustique (ressentie déjà dans son fragile équilibre, lors de l'association avec Bolcato et Papadimitriou pour Periferia In Situ 164) est doublée ici par une intensité toute chtonienne et une liberté multidirectionnelle de cheminement.
tout un siècle s’ébruitait dans la sécheresse de sa paille, parmi d'étranges désinences : à bout de cosses, de silique.s, à bout de choses frémissantes".
Ce carnet de voyage de deux bardes conteurs garde les traces de cette poésie essentielle qui se trouve en se faisant, de cet air brûlant des hautes terres.
(Extraits de Vents, Saint John Perse)
Guillaume Tarche l ImproJazz l Janvier 1999


A supposer, comme le fait implicitement Stéphane Ollivier dans les notes de ce disque, que nous ayons tous rendez-vous au même endroit avec la même chose, donc à fonder l'art et la morale sur le réel et non sur l'idéal, chacun ne se distingue que par la façon de dire, ou de cheminer. La présente édition d'un concert enregistré en février 1995 à Marseille (Cité de la Musique) vient à point pour fixer l'entrecroisement bienheureux de deux voix originales de la musique contemporaine improvisée. Un parcours montagneux, aéré, ensoleillé, qui ne supporte nul retour, n'admet pas la moindre retouche, et déploie son espace-temps en même temps qu'il le découvre. Il y avait ce jour-là du suspense, de l'audace, mais aussi une complicité évidente, fondée sur de multiples écoutes, L’irruption inespérée d'une sonate en quatre mouvements, une musique dont la noblesse n'a d'égal que la construction. Un tel bonheur n'est pas donné tous les jours.
Philippe Méziat l Jazz Magazine l Décembre 1998


reviews

The Lazro/Zingaro duo has a full-bodied fruit y flavour with a hint of oak. The two musicians synchronise their wine sipping, honing their phrases to fit the saxophonists breath lengths, with shapely silences in between. Both play their instruments pretty conventionally, drawing on Iyrical and dramatic forms of expression. Zingaro's violin has a voluptuous dark timbre, sounding at times more like a viola; his use of electronics is ever subtle and takes a background position in relation to the acoustic sound, yet is clear in intention. The pitch shift effect doubling at the octave below drifts in and out, beefing up the bottom end. Ï do not think he always escapes the pitfalls of wanting to impress with his dazzling technique, but there are times when it is stunning: acoustic octaves cascading out of a passionate wild cadenza and ceding to Webernesque pointillism. The two musicians work well together with bucketfuls of mutual respect, and although it is recorded live in Marseilles in 1995, the sound is consistently good and the music transfers brilliantly from gig to living room.
Sylvia Hallett l Resonance l August 1999

Scratchy and squeaky as much of this is, there's a sense of narrative thread and attention to melody that make the four pieces on Hauts Plateaux very approachable. Lazro's sanguine linearity reminds me of Joe McPhee, and the pairing of a wind instrument with the violin gives the disc that extra human dimension of breath. Gravir la montagne has riveting moments, ths two men achieving a near orchestral fullness of sound at points, so satisfying is their union. Zingaro's opening sob on Aires over tris own interactive software, is breath taking. Lazro enfers on baritone about a third of the way through the track, for a low end numination that's punctuated by huge, tympani-like explosions from the electronics. Later, after riding a repeated plucked violin motif, his solos unaccompanied, with thick upper-register blasts (almost Gato-like at one point) and multiphonics. The pieces ends with bari and violin in heated dialogue, like an emphetamine driven elderty couple who constantly talk over each other. The electronics are very warm when used, enhancing and supporting the main instruments as eithar a third voice, or, as on Flèches vers la soleil a timbral distorsion of the violin. Headphones are recommended to catch all the nuances on Ninhos da àguia, one of the best avant duets I've heard in some time.
Larry Nai l Cadence l March 1999